L'Hebdo

Un rapport dévoile l’évolution des dépenses militaires en Afrique subsaharienne

Publié le 23/11/2018

Ce 19 novembre 2018, l’Institut international de recherche sur la paix (SIPRI), basé en Suède, a publié son nouveau rapport sur les dépenses militaires des pays de l’Afrique subsaharienne. 47 pays de la région ont été passés à la loupe par les experts dans une étude intitulée Military Expenditure Transparency in Sub-Saharan Africa.

A la lecture du document, le constat général des auteurs du rapport est qu’avec la résurgence des crises sécuritaires sur le continent, les dépenses militaires des pays africains du sud du Sahara ont nettement augmenté, en même tant que les efforts pour assurer leur transparence.

 

1966-2017 : plus de cinq décennies de hausse constante des dépenses militaires

Alors qu’elle est catégorisée comme étant le sous-continent le plus pauvre du monde, l’Afrique subsaharienne fait partie des régions ayant vu leurs dépenses militaires occuper une place de plus en plus importante dans les budgets des Etats au cours des 50 dernières années. Bien que la valeur des dépenses militaires en Afrique subsaharienne soit la plus faible de toutes les régions du monde, les dépenses militaires représentent une part substantielle de son produit intérieur brut (PIB) et des dépenses publiques globales.

 

Les dépenses militaires des pays africains du sud du Sahara ont nettement augmenté.

 

Ainsi, selon l’étude, en 2017, l’Afrique subsaharienne se situait au troisième rang du classement des régions ayant la plus grande charge militaire par rapport au PIB, avec une part de 1,7%, contre 3,6% pour l’Afrique du Nord et 5,2% pour le Moyen-Orient. D’après les auteurs du rapport, l’évolution de ces charges militaires qui représentent désormais 6,9% des dépenses publiques des pays de la région, est intrinsèquement liée à l’évolution du climat politique, économique et sécuritaire sous-régional, à partir des premières années de l’indépendance.

Ainsi, selon l’étude, en 2017, l’Afrique subsaharienne se situait au troisième rang du classement des régions ayant la plus grande charge militaire par rapport au PIB, avec une part de 1,7%, contre 3,6% pour l’Afrique du Nord et 5,2% pour le Moyen-Orient.

Entre 1966 et 1977, les dépenses militaires des pays d’Afrique subsaharienne ont presque quadruplé en termes réels, passant de 3,7 à 14,4 milliards de dollars. Cette augmentation s’explique par la mise en place, par les nouveaux Etats indépendants de l’époque, d’un programme de développement des capacités militaires nationales.

 

1966-2017 : dépenses militaires en Afrique subsaharienne (en millions $ au cours de 2016)

 

Ensuite, au cours de la période 1977-1996, le rapport note une baisse (voire stagnation) de ces dépenses militaires, qui ont chuté de près de 7 milliards $. Cette baisse, causée entre autres par la venue d’une première vague de démocratisation post-indépendance (dans les années 80-90), a également coïncidé avec l'adoption généralisée de politiques « d'ajustement structurel » mises en œuvre avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Ces institutions mettaient l’accent sur une libéralisation des systèmes politiques et économiques des pays d’Afrique subsaharienne, ce qui explique un délaissement quasi-généralisé des programmes militaires des Etats de la région à cette époque.

Enfin, entre 1997 et 2014, les experts notent un nouveau regain d’intérêt des pays d’Afrique noire, pour les dépenses militaires. En termes réels, ces dernières ont triplé pour culminer à 22,8 milliards $ avant de chuter de 14%, en 2017, passant à 19,6 milliards de dollars.

 

1966-2017 : dépenses militaires en Afrique subsaharienne (% du PIB)

 

2014 et 2017 la résurgence de nombreuses crises nationales a boosté les dépenses militaires, en formation et achats d’équipement, des pays de la région. Ainsi au cours de la période, le Mali a enregistré une hausse de 152% de ses dépenses militaires (en raison de la lutte contre les extrémistes islamistes armés) alors que la République Démocratique du Congo a enregistré une hausse de 29% (en raison des violences politiques impliquant diverses milices dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l'Orientale).

 

La volatilité des cours du pétrole : un facteur déterminant

L’étude indique que les dépenses militaires de plusieurs Etats de l’Afrique subsaharienne, ont beaucoup évolué au gré de la volatilité des matières premières.

Selon le rapport, à partir de 2015, la chute des prix du pétrole qui représente la manne financière de plusieurs pays de la région, a eu un impact considérable sur les finances nationales et par conséquent sur les dépenses militaires globales de la région. Ainsi, après la chute des cours internationaux du pétrole à la fin de 2014, les dépenses militaires des pays d’Afrique subsaharienne ont chuté de 3,2 milliards de dollars pour atteindre 19,6 milliards en 2017.

Après la chute des cours internationaux du pétrole à la fin de 2014, les dépenses militaires des pays d’Afrique subsaharienne ont chuté de 3,2 milliards de dollars pour atteindre 19,6 milliards en 2017.

D’après les auteurs du rapport, l’impact des variations des matières premières sur les dépenses militaires a été le plus remarqué en Angola et au Soudan du Sud.

En Angola, les experts indiquent qu’entre 2014 et 2017, les dépenses militaires ont diminué de 61% en termes réels (3,7 milliards $) pour atteindre leur plus bas niveau depuis 2004, faisant passer le pays du premier rang des pays d'Afrique subsaharienne en termes de dépenses en 2014, au troisième rang en 2017 (derrière le Soudan et l’Afrique du Sud).

La résurgence de crises nationales a boosté les dépenses militaires.

 

Le Sud-Soudan quant à lui a enregistré la baisse la plus importante en matière de dépenses militaires ces dernières années. En effet, touché par une guerre civile depuis 2013, le pays avait augmenté ses dépenses militaires nominales entre 2014 et 2017, représentant 22% du budget de l’Etat, cette même année. Cependant, malgré cette augmentation, les dépenses militaires en termes réels de l’Etat est-africain ont chuté de 90% au cours de la même période. Les auteurs du rapport expliquent ce phénomène par « divers facteurs tels que les conflits violents, la baisse de la production pétrolière et les prix du pétrole ».

 

2014-2017 : le top 5 subsaharien des augmentations et des baisses de dépenses militaires (en %).

 

Au Nigéria, l’évolution des dépenses militaires principalement financées par la manne pétrolière a été pendant longtemps liée à l’instabilité politique et sécuritaire qui caractérisait le pays. Les nombreux coups d’Etat qui ont eu lieu depuis l’indépendance ainsi que la guerre du Biafra ont donné un énorme coup de boost aux dépenses militaires du pays d’Afrique de l’ouest. Ainsi, entre 1966 et 1975, ces dépenses ont enregistré une croissance exponentielle de 1943% atteignant 7 milliards $. Cependant, les nombreux chocs subit par cette économie pétro-dépendante ont entraîné une chute de ces dépenses (1,7 milliard $ en 2017) alors que le climat sécuritaire du pays reste toujours aussi tendu en raison des exactions des groupes terroristes comme la secte Boko-Haram.

Si ces cas soulignent l’importante dépendance des dépenses militaires des pays d’Afrique subsaharienne par rapport au pétrole, certains pays plus rares dans la région affichent une résilience de ces dépenses aux fluctuations des matières premières, surtout lorsque l’économie est diversifiée.

A cet effet, l’exemple de l’Afrique du Sud illustre bien cette résilience. En effet, les dépenses militaires du pays arc-en-ciel ont augmenté rapidement pendant la période de l’Apartheid jusqu’en 1988. Le niveau élevé de ces dépenses militaires était surtout lié à l'isolement international du gouvernement, qui tentait de maintenir le système d'apartheid, notamment en participant aux conflits avec l'Angola et la Namibie. Cependant, même si un changement de politique en 1994 a entraîné une baisse des investissements militaires pendant 5 ans, ces derniers sont repartis à la hausse à partir de 1999.

 

L’Afrique du Sud dépense 2 fois plus que le Nigeria pour sa sécurité.

 

Et depuis 2012, les dépenses militaires du pays se sont stabilisées à 3,1 milliards $, soit près du double du Nigéria, en raison notamment du caractère assez diversifié de l’économie nationale et malgré l’absence de conflit armé majeur dans le pays ou dans la région.

 

Des dépenses militaires de plus en plus transparentes

Les auteurs du rapport indiquent que, si autant de données ont pu être collectées sur l’état des lieux des dépenses militaires des pays de l’Afrique subsaharienne, c’est parce que ces derniers ont amorcé une stratégie globale de transparence de ces dépenses. Ainsi, entre 2012 et 2017, 45 des 47 Etats pris en compte par le rapport, ont publié au moins un document budgétaire officiel, en ligne et en temps opportun, concernant leurs dépenses militaires.

Ainsi, entre 2012 et 2017, 45 des 47 Etats pris en compte par le rapport, ont publié au moins un document budgétaire officiel, en ligne et en temps opportun, concernant leurs dépenses militaires.

Alors que la Guinée-Equatoriale et l’Erythrée n’ont fourni aucune documentation sur leurs dépenses militaires au cours de la même période, seul le Botswana a enregistré une baisse de sa transparence en matière de dépenses militaires alors qu’en Centrafrique on note une nette amélioration en la matière.

Les experts indiquent toutefois qu’au-delà de cette hausse généralisée de la transparence des dépenses militaires, deux tendances générales se dégagent quant à la publication des documents gouvernementaux sur ces dépenses.

D’une part, l’étude souligne qu’au niveau international, les Etats d’Afrique noire font toujours preuve de réticence quant à divulguer leurs dépenses militaires aux autres pays du monde. Contrairement aux pays d’Europe ou d’Amérique du Sud qui ont mis en place des mécanismes régionaux de transparence en matière de dépenses militaires, les pays d’Afrique subsaharienne ne disposent d’aucun appareil régional leur permettant d’échanger des informations sur leurs dépenses en armement. De plus, on note que le seul mécanisme international de publication de rapport sur les dépenses militaires auquel ont adhéré les pays d’Afrique subsaharienne (Rapport des nations-unies sur les dépenses militaires) est rarement pris en compte par ces derniers dans leur processus de transparence militaire.

 

Les pays africains rechignent à révéler ce qu’ils considèrent comme des « secrets défense »

 

Ainsi, sur les 54 États membres africains de l'ONU, seuls 19 ont participé au moins une fois aux rapports annuels de l’ONU sur les dépenses militaires au cours de la période 1981-2017. Au cours de la décennie 2008-17, seuls 5 des 49 États d'Afrique subsaharienne ont soumis au moins un rapport sur les dépenses de leurs forces armées. Enfin, « aucun État d'Afrique subsaharienne n'a présenté de rapport depuis 2015 et seul le Burkina Faso a présenté un rapport pour toutes les années jusqu'en 2014. » indique la nouvelle étude.

« Aucun État d'Afrique subsaharienne n'a présenté de rapport depuis 2015 et seul le Burkina Faso a présenté un rapport pour toutes les années jusqu'en 2014. » indique la nouvelle étude. 

Alors qu’au niveau international, les pays africains rechignent à révéler ce qu’ils considèrent comme des « secrets défense », on note des efforts pour rendre accessibles les documents au niveau national.

 

Augmenter la transparence au niveau international

Pour faciliter le processus mondial de désarmement, en renforçant la confiance entre les Etats quant à leurs programmes d’armement, les auteurs du rapport indiquent qu’il est indispensable que les Etats d’Afrique subsaharienne augmentent la transparence de leurs données militaires au sein des instances de coopération internationales.

De plus, si plusieurs données publiées au niveau national sont déjà facilement accessibles, le SIPRI note que des efforts considérables restent à réaliser pour améliorer la fiabilité et l'exhaustivité de ces informations.

Enfin, l’institution appelle les Etats de la région à motiver leurs dépenses militaires par des politiques publiques claires, rationnelles et lucides, afin que le développement de programmes d’armements, ne se fasse pas au détriment du développement économique et social du pays.

Moutiou Adjibi Nourou