Pour éviter un décrochage technologique en Afrique francophone subsaharienne , une restructuration de l'écosystème tech s'impose. Un impératif nécessitant une mobilisation concertée des États, investisseurs et acteurs privés. Objectif : créer un environnement fertile où l'innovation peut s'épanouir et rivaliser à l'échelle mondiale.
L’Afrique francophone subsaharienne (AFS) regorge d’initiatives tech, de hackathons et de start-up qui lèvent parfois des dizaines de millions de dollars. L'Observatoire EY de l'innovation dans la région publié ce mois de novembre 2025, indique qu'en 2024, « Les startups africaines ont levé environ 3,2 milliards de dollars sur 534 deals, dont plus de 30 transactions localisées en AFS ». Cet espace compte déjà plus de 862 start-up, une première licorne fintech et des hubs comme Dakar et Abidjan qui s’affirment sur la carte continentale de l’innovation. Pourtant, derrière cette effervescence, l’écosystème reste fragile, fragmenté, et loin de son potentiel réel.
Le document examine 19 pays à travers 6 piliers : gouvernance, capital humain, Recherche & Développement, infrastructures, financements et cadre légal. Son message est clair : si la région veut bâtir un écosystème tech réellement compétitif, elle ne peut plus se permettre des demi-mesures. Une restructuration profonde s’impose.
Un écosystème dynamique, mais à plusieurs vitesses
Le rapport d'EY montre un paysage contrasté. D’un côté, une croissance rapide des start-up stimulée par plus de 80 structures d’accompagnement, dont des incubateurs et des accélérateurs. De l’autre, un socle encore fragile, avec une moyenne de seulement 38,2 % de la population qui utilise Internet. La fracture numérique entre zones urbaines et rurales reste grande.
L’Observatoire distingue 4 niveaux d'écosystèmes tech en fonction de leur maturité. Un « cluster avancé » regroupe le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et Djibouti, qui font figure de leaders régionaux, tandis qu'un « cluster consolidé » inclut le Burkina Faso, le Cameroun, le Mali, le Togo et le Gabon, qui possèdent des bases réelles, mais encore trop hétérogènes.
Un troisième groupe « en structuration » inclut la Guinée, la République démocratique du Congo, le Burundi, la Mauritanie et le Niger, où les efforts sont visibles, mais où l’environnement institutionnel reste fragile. Enfin, un « cluster émergent » rassemble Madagascar, la République centrafricaine, les Comores, le Tchad et la République du Congo, où les écosystèmes sont encore embryonnaires.
L’écosystème tech de l'AFS compte ainsi quelques locomotives et beaucoup de wagons. EY estime que tant que cette fragmentation ne sera pas traitée comme une question d'importance par les gouvernements, la tech dans cet espace géolinguistique restera en queue du peloton continental, captant seulement 10 à 15 % des investissements, derrière l’Afrique anglophone qui en capte plus de 55 %, et l’Afrique du Nord avec plus de 25 %. Trois de ses pays se sont cependant distingués en 2024 par leur attractivité en matière de levées de fonds, à savoir le Bénin, le Sénégal et la Côte d’Ivoire.
Des acteurs nombreux, mais une gouvernance peu coordonnée
Le premier chantier de restructuration identifié est celui de la gouvernance. Même dans les pays les plus avancés, la collaboration reste insuffisante pour bâtir un véritable marché intégré de l’innovation. 73 % des acteurs de l’écosystème tech interrogés pendant l’enquête pour la rédaction du rapport citent une faible culture de coopération comme principal frein, tandis que 62 % dénoncent le manque d’espaces d’échange et 57 % l’absence de vision partagée.
Appréciation de la collaboration au sein des écosystèmes Tech
Les incubateurs, ONG, bailleurs de fonds, universités, start-up et entreprises établies travaillent côte à côte, mais trop rarement ensemble. L’exemple de Lagos, cité comme modèle, montre les fruits d’une gouvernance accentuant la collaboration : plus de 400 hubs technologiques, quelque 2000 start-up, 3 licornes et une mobilisation coordonnée autour de grands événements. Pour l’Afrique francophone subsaharienne, la leçon est claire : sans instances de pilotage fortes, capables d’aligner les politiques publiques et les stratégies privées, l’écosystème restera morcelé.
Capital humain : la tech avance, mais les compétences ne suivent pas
Le deuxième pilier critique est celui des talents. Si des pays comme le Sénégal, le Bénin, la Côte d’Ivoire, et le Cameroun sont considérés comme « avancés » sur cette question, avec des effectifs importants dans l’enseignement supérieur (le Sénégal compte plus de 150 000 étudiants, dont près de 30 % dans des filières scientifiques, et le Cameroun dépasse les 400 000 étudiants répartis dans 8 universités publiques, avec une offre en hausse de formations techniques et d’incubateurs), seulement un quart des acteurs de l’écosystème tech y estime que la main-d’œuvre est bien préparée aux enjeux de l’innovation.
Dans les pays à l’écosystème émergent, notamment Madagascar, la RCA, les Comores, le Tchad et la République du Congo, le constat est plus négatif : 74 % des acteurs locaux de la Tech sondés jugent le capital humain peu ou pas préparé.
Appréciation de la préparation du capital humain pour répondre aux enjeux de l’innovation
Les causes sont diverses : un manque de culture de l’innovation et de la prise de risque, une inadéquation entre les compétences techniques et les besoins du marché, et une offre limitée de formations entrepreneuriales. Une restructuration impliquerait donc une refonte profonde des systèmes éducatifs et de formation pour intégrer entre autres des modules d’entrepreneuriat, des pédagogies de projet et des passerelles fluides entre entreprises et universités. L’exemple du programme Ajira Digital au Kenya, un partenariat public - secteur privé destiné à développer les compétences numériques de la population et faire de l’employabilité dans le numérique une source de richesse nationale montre la voie à suivre, indique EY.
Recherche & Développement : un moteur encore sous-alimenté
Sur la R&D, l’observatoire établit un pilier stratégique, mais clairement sous-financé. Près des trois-quarts des répondants (74 %) citent le manque de financements dédiés comme premier frein, empêchant les laboratoires, les universités et les entreprises de transformer leurs travaux en innovations commercialisables.
Le Sénégal, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali « se distinguent par des investissements soutenus en R&D, des partenariats internationaux et des politiques publiques favorables à l’innovation. Par exemple, le Sénégal a consacré environ 0,51 % de son PIB à la R&D en 2021, un taux supérieur à la moyenne régionale de 0,34 %, et le Bénin a développé des infrastructures modernes favorisant la collaboration public-privé, renforçant ainsi les capacités locales de recherche et d’innovation. Les pays à R&D développées - Cameroun, Niger, Côte d’Ivoire, RDC, Togo - disposent de bases scientifiques, mais restent freinés par une coordination insuffisante entre institutions, un financement public limité et une dépendance à l’aide internationale, la Côte d’Ivoire par exemple ayant des infrastructures inégalement réparties et une collaboration universités-entreprises encore embryonnaire », indique le rapport.
Appréciation du degré de maturité et de valorisation de la R&D
Le principal obstacle identifié ici par 74 % des acteurs de l’écosystème innovant est le manque de financements dédiés à la R&D. Ils dénoncent notamment la sous-dotation des laboratoires sous-dotés et l'interruption de projets faute de soutien durable. 62 % évoquent la faible qualité des programmes de recherche et des infrastructures obsolètes (équipements vieillissants, difficultés d’accès à des outils modernes, etc.), et 56 % déplorent la faible valorisation des résultats de recherche (peu de passerelles entre universités et marchés, brevets rares, prototypes qui ne se transforment pas en produits, etc.).
Capital physique : la répartition des infrastructures creuse les inégalités
L’accès aux infrastructures, notamment numériques, reste fortement influencé par les disparités territoriales, impactant directement la capacité des pays à développer un capital humain efficace dans le domaine. La pénétration d’Internet atteint en moyenne 38,2 % dans les pays de l’AFS, contre 73,2 % dans le monde, et l’accès à l’électricité se limite à 50,4 % de la population. En revanche, 77,8 % des individus possèdent un téléphone mobile, ce qui explique l’essor des services digitaux « mobile first ».
« La cartographie du capital physique met en évidence des écarts marqués entre pays selon l’état de leurs infrastructures. Djibouti, Sénégal, Gabon et Côte d’Ivoire se distinguent comme des pôles avancés disposant d’infrastructures routières, énergétiques et numériques de niveau supérieur. Au Sénégal par exemple, près de 60,6 % de la population utilise Internet et bénéficie d’une connectivité mobile largement répandue, ce qui permet de soutenir des projets innovants à grande échelle. Ces pays disposent d’équipements logistiques modernes et de réseaux énergétiques relativement fiables », explique le rapport.
Appréciation du niveau des infrastructures numériques
Au Bénin, au Mali, en Mauritanie, en Guinée et au Togo, le déploiement des infrastructures numériques et de réseaux de transport et d’énergie est en croissance, mais encore inégal. La connectivité progresse, avec un taux d’utilisation mobile de 37,4 % de la population en Mauritanie par exemple, mais la fiabilité des réseaux et la couverture des zones isolées restent limitées. Les infrastructures routières et électriques souffrent d'une insuffisance de capacités, freinant la logistique et l’industrialisation. Au Cameroun, aux Comores, au Burkina Faso, à Madagascar et au Congo, les infrastructures progressent, mais sont aussi limitées par la faiblesse de l’électrification, la faible qualité des routes secondaires et la couverture insuffisante des zones isolées.
Quant à la RDC, la RCA, le Burundi, le Niger et le Tchad, les infrastructures sont jugées insuffisantes. Cela se traduit par un taux d’accès à l’électricité inférieur à 30 % dans plusieurs de ces pays, et par une couverture numérique qui demeure très partielle, ce qui retarde la diffusion des services digitaux et l’émergence d’initiatives innovantes. Le renforcement des réseaux énergétiques, de transport et des infrastructures numériques constitue donc une priorité stratégique pour réduire les inégalités régionales et améliorer l’accès aux services digitaux dans les zones isolées.
Les obstacles identifiés au développement des infrastructures numériques
Des projets comme Sèmè City au Bénin, une cité intelligente dédiée à l’innovation, ou Konza Technopolis au Kenya, souvent citée comme référence continentale, montrent ce que des infrastructures pensées pour l’innovation peuvent produire : campus modernes, laboratoires de pointe, équipements de prototypage, etc.
Le capital financier, maillon le plus fragile
Même les meilleures idées peinent à se concrétiser sans fonds. L’accès au financement demeure un défi dans l’ensemble des 19 pays étudiés dans le rapport d'EY. Seuls 6 % des répondants des pays à écosystème avancé jugent l’accès au financement « satisfaisant » pour les start-up. 88 % des acteurs locaux de la Tech en République du Congo, à Madagascar, en RCA, au Niger et aux Comores estiment que l’accès au financement est « insuffisant » ou « très insuffisant », reflétant une situation de dépendance aux financements extérieurs et de marchés financiers peu profonds.
Appréciation du niveau d’accès des start-up et entreprises innovantes aux mécanismes de financement adaptés (subventions, prêts, investissements en capital)
L’écosystème en structuration présente une situation relativement similaire, avec 77 % des acteurs locaux de la tech signalant une insuffisance et 23 % évoquant un accès modéré ou satisfaisant. L’absence quasi totale d’accès jugé « très satisfaisant » dans tous les clusters met en lumière une contrainte structurelle commune, liée à la faible adaptation du secteur bancaire aux besoins spécifiques des start-up, au manque de capital-risque et à la présence limitée de fonds orientés vers l’innovation. Ce faible accès au financement tech dans l'AFS, 71 % des acteurs expliquent qu’il découle du déficit de mécanismes financiers adaptés.
Dans les pays comme le Niger ou Madagascar, moins de 5 % des start-up ont accès à des subventions ou des prêts spécifiquement dédiés à l’innovation, traduisant un manque d’outils adaptés aux besoins des jeunes entreprises. 70 % des acteurs identifient aussi le manque de fonds d’investissement spécialisés dans l’innovation comme frein. Seulement 10 à 15 fonds de capital-risque sont actifs pour couvrir l’ensemble des pays étudiés dans l'espace géolinguistique, ce qui limite la capacité à accompagner des projets à fort potentiel, mais à profil de risque élevé, surtout lors des premières phases de croissance.
Enfin, 64 % des acteurs de l’écosystème tech en AFS évoquent l’absence d’incitations financières et de dispositifs de garantie pour les investisseurs locaux.
Un cadre légal et institutionnel encore peu persuasif
Dernier pilier étudié, le cadre légal et institutionnel, qui pèse lourd dans la capacité des start-up à croître. La qualité du cadre réglementaire en Afrique francophone subsaharienne affiche des scores inférieurs à la moyenne africaine et très en deçà de la moyenne mondiale, signe d’institutions instables, de politiques peu prévisibles et d’une sécurité juridique limitée pour les investisseurs comme pour les entrepreneurs. 59 % des acteurs locaux de l’écosystème innovant de la zone jugent le cadre fiscal défavorable aux start-up et entreprises innovantes, 57 % pointent du doigt la complexité administrative et le manque de digitalisation des services publics, et 17 % relèvent des lois très rigides ou mal adaptées au contexte de l’innovation.
Ces obstacles limitent concrètement l’accès aux ressources et aux opportunités pour les acteurs, et retardent le développement de projets, indique EY. En AFS, l’indice d’efficacité gouvernementale est de -0,94, nettement moins que la moyenne africaine estimée à -0,78 et au score de l’Afrique anglophone évalué à -0,48, le seuil de zéro représentant la moyenne mondiale. Ces chiffres mettent en évidence des faiblesses dans la gouvernance, la mise en œuvre des politiques et la qualité des services publics.
Appréciation du cadre légal en faveur de l’innovation
Dans les écosystèmes émergents, 74 % des acteurs locaux jugent le cadre peu favorable. Ces pays disposent de cadres légaux encore peu structurés, exposant les entrepreneurs à un environnement instable et difficilement prévisible. Dans les écosystèmes en structuration, la répartition est plus équilibrée : 48 % peu favorable, 39 % modéré et 14 % assez favorable. Cela se traduit par des réformes progressivement mises en œuvre pour moderniser le cadre légal et institutionnel, mais avec une efficacité relative du fait de la bureaucratie et l'incohérence dans l’application de certaines politiques publiques.
Dans les clusters consolidés, 58 % considèrent le cadre modérément favorable et 20 % le jugent assez ou fortement favorable. Ces pays disposent de cadres intermédiaires où les réformes sont en place, mais leur mise en œuvre reste parfois hétérogène, nécessitant un renforcement de la prévisibilité et une simplification administrative. Enfin, dans les clusters avancés, 63% jugent le cadre modéré à fortement favorable, et 13 % fortement favorable, tout en relevant encore 36 % de réponses mentionnant des freins liés à la complexité administrative et fiscale. Sur les 19 pays de l’AFS, une large part s’est dotée d’une stratégie numérique nationale, mais seulement 5 ont déjà adopté un Startup Act.
Une fenêtre d'action qui rétrécit
Au regard de l’état des écosystèmes innovants en Afrique francophone subsaharienne passé au crible à travers les 6 piliers retenus, l’Observatoire EY estime que cet espace dispose d’atouts tangibles, dont une jeunesse massive, des hubs émergents, et des success stories susceptibles de servir de modèle. Cependant, il fait face à des verrous structurels qui, s’ils ne sont pas levés rapidement, condamneront son secteur tech à un rôle secondaire.
Restructurer l’écosystème tech ne consiste pas juste à ajouter de nouvelles stratégies, mais à redistribuer les cartes, clarifier les rôles et les ressources, et construire un marché francophone plus intégré et ambitieux. Dans un monde où l’intelligence artificielle et la santé connectée entre autres redessinent les rapports de force économiques, l'AFS n’a pas seulement besoin de plus de start-up. Elle a besoin rapidement d’un écosystème refondé, capable de transformer ses talents et ses idées en entreprises compétitives sur la scène aussi bien locale qu’internationale.
Muriel EDJO
Edité par : Feriol Bewa
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